Durant l’épidémie, l’élue a repris son travail au CHU de Nîmes. Manque de moyens, épuisement, incompréhension des soignants, elle nous raconte une nuit de garde.

Depuis trois ans, Annie Chapelier s’est distinguée par son franc-parler dans le Gard et à l’Assemblée nationale. Dès 2018, elle prévient qu’elle ne fera qu’un seul mandat de députée et ne se représentera pas en 2022. En janvier 2020, elle quitte La République en marche, “un mouvement hors-sol”, selon elle. Quand L’Express consacre un article aux députés médecins engagés contre le coronavirus, le 26 mars, elle nous passe un coup de fil pour nous gronder. A juste titre. Nous avions oublié de parler des députés aides-soignants ou infirmiers, comme Emmanuelle Fontaine-Domeizel (Alpes-de-Haute-Provence), qui a assuré plusieurs missions sur le terrain depuis le début de l’épidémie. Annie Chapelier s’apprêtait elle-même à reprendre du service au centre hospitalo-universitaire (CHU) de Nîmes. Elle livre ici le récit, personnel et politique, d’une nuit de garde auprès de malades du coronavirus. Haletant.

Jeudi 9 avril, 6 h 45

“L’aube, le début d’une nouvelle journée et, pour nous, gardes de nuit, les voix des collègues de la relève de 7 heures de cette longue nuit qui s’achève. L’hôpital, la ville s’éveillent, et nous, on a sommeil.

“Ces voix, quand les yeux piquent, que le corps frissonne de fatigue et de sommeil, c’est la bouffée d’oxygène qu’on attendait et on se réveille tous, l’énergie revient, les échanges fusent. On transmet les informations de la nuit, on présente l’état de chaque patient. Pour notre équipe, six malades Covid+, ce qui signifie testés positifs, contaminés, contagieux. Des patients intubés, dans des chambres isolées, confinées.”

“La nuit a commencé à 19 heures la veille, les ‘tours’ habituels, toutes les deux heures, la préparation des seringues, des bilans entre les deux. On rentre à 20 heures chez un patient, habillage, double paire de gants, double calot avec visières, masques FFP2… mais pas trop, parce que ça commence à manquer. Alors, d’un coup, on peut les utiliser plusieurs fois. Personne n’est dupe, mais on n’a pas trop le choix. Casaques, les blanches, plastifiées sont, c’est nouveau ce soir, réutilisables ! On les emporte dans un sac pour les laver et les reconditionner. C’est un test, on n’est pas sûr que ça tiendra au lavage, mais bon, il faut bien se débrouiller, jour après jour, heure après heure, parce que, si on espère une gestion fluide des consommables par les autorités, autant se contenter de regarder les patients à travers la vitre.

“Dans la chambre, pression négative, les bruits du respirateur, du lit médicalisé, les seringues qui sonnent, dilution, préparation de poches, prélèvements sur la multitude de tuyaux, sur le patient lui-même. M. X est en cours de réveil, il est vaguement conscient. Après stimulation, il ouvre un oeil, serre ma main et se rendort, il n’est pas bien. Respirer, même avec l’aide de la machine, lui coûte des efforts surhumains. Malgré tout, on voit à des signes imperceptibles qu’il va mieux. La semaine dernière, il était plongé dans le coma artificiel et n’arrivait pas à s’oxygéner.”

La veille au soir, mercredi 8 avril, 18 h 30

“J’arrive sur le parking de l’hôpital, je suis en ‘audioconf’ avec la préfecture, l’ARS [agence régionale de santé], mes collègues parlementaires et le président du département. C’est frustrant, les audioconf. On ne sait pas qui est présent (‘Vous êtes 12 participants’, dit la voix…), et les prises de paroles sont délicates. Mais elles ont au moins le mérite d’exister et de nous mettre tous en relation. Je mesure le fossé entre toutes ces personnes de bonne volonté et la réalité. Comment pourrait-on demander à ces personnes qui n’ont qu’une approche théorique et des connaissances limitées de la médecine d’en devenir des experts ? L’horaire de cette réunion ne me permet pas d’y participer jusqu’au bout, je rejoins mon vestiaire, j’écoute les échanges d’une oreille, je raccroche avec une foule de questions en suspens. Je fais confiance à la nuit qui s’annonce pour m’en suggérer de nouvelles !”

20 heures

“A notre arrivée dans le service, F., l’infirmier de coordination des PMO [prélèvements multi-organes] discute avec E., la cadre de service. Un homme emmené par les pompiers aux urgences est en état de mort cérébrale. Les équipes de Montpellier vont venir cette nuit pour faire les prélèvements d’organes en vue de greffes. Mais la pandémie est là et complique une situation naturellement si délicate et si sensible humainement. Les contraintes de protection limitent les actes. Par principe de précaution, seuls certains organes sont autorisés à prélèvement. Pour les éventuels receveurs, c’est difficile. Le patient étant dans une chambre du secteur ‘Covid-‘ [négatif] de la réa, toute la nuit nous voyons défiler les équipes des blocs des différentes villes. Parce que, les réanimations, c’est aussi ça.”

22 heures

“Je suis ‘IADE’, cela veut dire que je suis une infirmière spécialisée en anesthésie. Cinq ans d’études, un combat permanent pour être reconnus bac + 5, sous prétexte que nous ne sommes pas universitaires. Pourtant, c’est plutôt pointu, comme formation. Notre réa est partagée en deux secteurs, patients infectés Covid+ et patients ‘normaux’, Covid-. Cette reprise professionnelle m’apprend chaque jour. Cette nuit, c’est un dispositif que je ne connaissais qu’en théorie, “l’anaconda”, qui est mis en place sur une patiente. Joli nom pour une anesthésie inhalatoire qui prend le relais des sédations intraveineuses. Les stocks de médicaments sont pour certains à la limite de la rupture. Il faut trouver des méthodes ou des molécules de remplacement. On revient à des produits qui avaient perdu la cote, on essaie de rationaliser la consommation. Mais tout manque de prévisibilité. Chaque jour, c’est un nouveau produit, médicament, matériel ou consommable dont on apprend que, finalement, on manquera pour continuer à l’utiliser au rythme habituel.

“Je demande pourquoi notre CHU ne conduit pas d’expérimentations, dont celle de la chloroquine. La réponse est limpide : tout simplement parce qu’on n’en a pas ! Le peu dont nous disposons est réservé aux patients traités au long cours par plaquenil.

“Je n’ai pas d’avis sur la chloroquine. Laissons les soignants soigner, les chercheurs chercher, donnons-leur les moyens de soigner et de chercher, chacun son métier, et les vaches seront bien gardées. Mais, une fois de plus, on voit les limites de nos délocalisations massives et la seule réponse sensée qui m’apparaît est de donner sa chance à toute expérimentation prometteuse (ou pas !). Et donc de relancer la production de chloroquine. Cela ne coûte rien et s’il s’avère que ça fonctionne, on en disposera aussitôt. Sanofi avait proposé de relancer cette production : où cela en est ? Je n’en sais rien et encore une fois le brouillard de la communication gouvernementale m’interroge.”

“Interpellée dans l’après-midi par un fournisseur qui me propose depuis trois semaines des masques et des matériels par millions sans jamais avoir une ébauche de réponse d’aucun ministère, je réponds à sa énième tentative en envoyant un message directement au directeur de l’ARS. Sa réponse me parvient vers 23 heures et, comme toujours avec les autorités, qu’elles soient de santé, préfectorale ou gouvernementale, elle est surréaliste : ‘Nous avons déjà identifié les fournisseurs tant au niveau national qu’au niveau ARS. Je pense qu’à ce stade il n’y a plus de manque de fournisseurs.’ Ravie de l’apprendre, me dis-je, en regardant le masque que je suis censée garder toute la nuit faute de stock suffisant…”

1 heure du matin

“Alors que la tournée de minuit s’était bien passée, brusquement les scopes de rappel se mettent à hurler pour la chambre de M. X. Le coup d’oeil à travers la vitre donne aussitôt l’explication, M. X est en train de d’étouffer, noyé dans ses sécrétions. Il faut l’aspirer immédiatement. Si on attend pour intervenir, c’est le pronostic vital qui est en jeu. Sauf que l’on ne peut pas entrer immédiatement dans la chambre d’un patient Covid+. Soit on se précipite sans protection, on sauve M. X, comme on le ferait pour un patient de réa classique non contaminé, et on prend le risque, réel, d’être soi-même contaminé. Soit on prend le temps de se protéger et, pendant qu’on bataille pour enfiler ses gants, son masque FFP2, sa surblouse, sa visière, sa cagoule, on voit notre patient désaturer dangereusement. En fait, on n’a pas de choix. On se protège. Mais le stress se mêle à la culpabilité de ne pas s’habiller assez vite. Quand on nous demande si on n’a pas peur, on reste surpris par cette question. C’est notre métier, on a l’habitude de travailler avec des patients contagieux. Ce qui est inhabituel, c’est de bosser sans le matériel en quantité suffisante et de développer le système D, d’imaginer des astuces pour pallier les manques.”

2 heures

“Nouvelle tournée, on en profite avec l’aide-soignant pour faire un change. J’ai de la chance, les sondes rectales de mes patients ont tenu, il n’y a pas de selles liquides partout, mais la quantité est là, bien sage dans ses tuyaux et ses poches de recueil. Mes collègues n’ont pas ce bonheur, l’odeur se diffuse jusque dans le couloir et elles bataillent pour venir à bout de cette inondation. Si les masques nous protègent grâce à leur filtre contre les virus et autres bactéries, ils ne parviennent pas à faire rempart aux odeurs.”

“Je retourne M. X pour permettre de lui glisser un drap propre. Cette mobilisation le fait tousser, il suffoque sur son tube, des liquides sortent de sa bouche, l’odeur est insoutenable, je retiens un spasme, ce n’est pas le moment de vomir ! Mon collègue fait au plus vite, M. X supporte mal ces mouvements, nous le recouchons sur des draps frais, après l’avoir rafraîchi. Il se sent tout de suite mieux, j’aspire ses sécrétions trachéales, sous-glottiques, buccales. Mon collègue lui fait un soin de bouche. Nous l’installons dans une position plus confortable, ses mains reposent sur des coussins, je refais les pansements souillés et décollés. Les injections sont faites, les constantes et les niveaux sont notés sur l’ordinateur présent dans la chambre. M. X semble mieux, apaisé. J’éteins la lumière, il est 3 heures.”

5 heures

“Tout le monde a fini sa tournée de 4 heures, moins lourde que les autres, et les patients nous laissent un moment pour souffler.

“D., l’élève infirmier de première année qui a été réquisitionné comme aide-soignant, nous rejoint devant le répétiteur central. E., une des infirmières, lui présente ses bras et, alors que nous le chambrons, il s’exerce à lui poser des cathéters. Malgré nos remarques qui n’ont pas d’autre but que le déstabiliser, il réussit, tremblant mais impeccable, à piquer notre collègue. Une salve d’applaudissements le récompense. ‘Et vous, Annie ?’ m’interpelle-t-il. Je refuse, amusée, pas vraiment fan des piqûres. Pas facile, quand on est étudiant, d’avoir des occasions de s’exercer, mais la solidarité professionnelle, c’est aussi ça. Et heureusement que tout le monde n’est pas aussi douillet que moi !”

7 heures

“Nous faisons la relève à nos collègues, on plaisante, on déconne, les gars et les filles de la nuit décompressent, les personnels de jour se concentrent, on cherche une charlotte, on enfile ses bas de contention, on prend des notes, on se met derrière la vitre de la chambre des patients dont on prend la relève, on montre à distance tel matériel ou autre, on fait un petit signe au patient s’il est conscient et réveillé. Ça a été une nuit assez tranquille, pas d’entrée, pas de grosses urgences, pas de décompensation.

“(Mon aura de chat blanc semble avoir repris le dessus, je n’attire pas les ennuis ni les situations improbables. On a tous comme cela un karma, un fluide, enfin, on l’appelle comme on veut. Certains ont un don, dès qu’ils s’approchent d’un service, les situations les plus improbables jaillissent. Moi, c’est le contraire. Personne ne s’en plaint !)”

“Deux personnes restent devant les chambres, tout le monde se retrouve dans les salles de pause, des boulangers continuent d’offrir aux personnels soignants des viennoiseries. Deux cartons de croissants et de pains au chocolat sont là, on ritualise autour de ce moment, cet instant de transition entre deux équipes, et salut tout le monde ! A ce soir !”

7 h 30

“Je quitte la réa. J’aime bien ces moments où l’on parcourt les longs couloirs sans fin, désertés depuis la crise. Il reste un peu de cette atmosphère si singulière de la nuit, mais plein de signes autour de nous montrent l’éveil de cette nouvelle journée. En voulant prendre l’ascenseur, je croise deux brancardiers poussant chacun leur brancard avec un patient dedans. Personne n’a de masque, ni les brancardiers ni les patients. La colère me prend. S’ils n’ont pas de masque, je sais bien pourquoi, c’est parce qu’il n’y en a pas assez. Pourquoi ne sanctionne-t-on pas les passants et les particuliers qui portent des masques FFP2 ou chirurgicaux ? Parce que tous ces masques portés inutilement par les quidams, ce sont autant de masques que les soignants n’ont pas ! Ils sont la preuve visible de ce ‘marché noir’ qui s’est organisé pour les masques, le gel hydroalcoolique, les gants. Pourquoi n’a-t-on pas par mesure de bon sens imposé le port de masques artisanaux pour les non-professionnels de santé à l’extérieur, interdisant de fait les masques professionnels ? Quand on manque de quelque chose, on le gère et on le flèche en priorité aux personnels prioritaires ! Comment faire cela si on ne régule pas l’utilisation abusive d’individus peu scrupuleux ? L’incompréhension devant les annonces gouvernementales remonte. Tant d’incohérences… mais il faut accepter d’apprendre de chaque chose, chaque jour. Et s’adapter en permanence.”

“Je ne regrette pas un instant d’avoir repris du service. Certes, un temps plein ou quasi, de nuit de surcroît, est très chronophage et est une véritable source de fatigue. Je ne suis pas indispensable au CHU, mais je suis un renfort appréciable. Et, surtout, je peux mesurer en direct les réactions du terrain. Mes collègues apprécient mon engagement mais sont d’une extrême pudeur vis-à-vis de ma fonction.

“Les témoignages de sympathie et de reconnaissance les touchent mais ils attendent – qui s’en étonnerait ? – autre chose que de sempiternelles promesses. On leur en a déjà tant fait ! Aussi ils ne se font guère d’illusions pour l’après-crise. Et, si leur préoccupation immédiate est d’assurer leur service, de tenir, ce n’est rien d’autre que ce qu’ils ont toujours fait, même après une année de grève en continuant à travailler.

“Moi, je bouillonne intérieurement. Je vois leur désintéressement, leur investissement et surtout leur détachement, leur fatalisme à l’égard des protocoles absurdes mis en place et de la gestion des matériels et des médicaments. Je vois surtout ce qui ronge et qui abîme notre système de santé, l’absence d’organisation, la fracture technocratique, le poids de l’administration. Si chaque minute nourrit ma réflexion et mes interrogations, elle renforce aussi mes convictions…”

8 h 30

“Je viens d’arriver chez moi, douche, élimination des vêtements, direct à la machine. Dans quelques heures, j’ai encore une visioconférence avec des collègues parlementaires sur Zoom.

“Je me couche. Je m’endors en un instant.”

Article dans L’EXPRESS du 13/04 : https://www.lexpress.fr/actualite/societe/sante/je-bouillonne-interieurement-annie-chapelier-deputee-et-infirmiere-face-au-covid-19_2123521.html